Textes divers


Poème de métro


La partie la plus indélicate du poème de métro

Est incontestablement lui-même, le métro.

On s’y brise les ongles, on s’y casse les reins,

C’est que creuser la ville n’est pas un petit rien.

 

Il faut la force forte d’un Bienvenüe

Pour soulever les squares, les maisons, les avenues

Il faut aussi avoir gardé du bon Fulgence

Le goût de fouir et, de creuser, la jouissance.

 

C’est à ce prix exorbitant qu’est votre métro

Sans regarder à la dépense, après un siècle de boulot,

Vous avez le métro parfait, le métro tel qu’on l’aime.

Ne reste plus alors qu’à écrire son poème.




Mon exposition

          

            Puisque vous n’êtes pas venus au vernissage, je dois vous raconter mon exposition dont le vernissage a eu lieu la semaine dernière. Comme j’étais un peu nerveux, j’ai choisi d’arriver en taxi rue de Téhéran pour m’épargner les aléas du métro et la marche depuis la station Miromesnil. J’étais en avance et j’ai pu faire un dernier tour avant l’arrivée des premiers invités. Un vase plein de bonbons se trouvait à la porte afin que chacun puisse se sucrer avant d’entrer. Les moins voraces et les plus curieux, ne pouvaient pas manquer de constater que le papier qui entourait ces bonbons comportait à l’intérieur un lambeau de phrase que seuls les plus gourmands ou les plus collectionneurs pouvaient reconstituer. Tout au fil de la soirée qui fut une réussite, autant vous le dire de suite, je vis s’opérer de nombreux échanges dans le but de reconstituer la désormais fameuse phrase que je me garderai bien de vous donner puisque vous n’êtes pas venus.


            Tout de suite à droite était montrée la première section de l’exposition, celle que j’ai intitulé « Le fils de mon père ». On m’y voit, grandeur nature, sur une série de photographies, vêtu des habits de mon père. L’idée, bien sûr, est de faire fond sur les progrès matériels de l’humanité sur la durée d’une génération. Je suis assez considérablement plus grand et plus gros que mon père sous le double effet de l’amélioration de la race et de la raréfaction des guerres dans l’étroite zone où je sévis. On me découvre donc engoncé.

            La première de ces photos et la plus célèbre, vu qu’elle figure sur l’affiche et sur les invitations, est celle du costume marron à fines rayures blanches, celui que portait mon père le jour de son mariage. Le col de la chemise blanche froissée, est pointu et la cravate à nœud mince dans les tons jaune doré. Je porte un chapeau façon Borsalino trop haut perché sur le crâne qui me donne un air de grand frère boudiné d’Al Capone. Chaque bouton tire et la ceinture fabrique un bourrelet sur mon ventre. J’ai l’air congestionné et prêt à éclater tant je dois me creuser pour garder l’habit. Je n’ai pas très bonne mine.

            La photo suivante me présente en bleu de travail et casquette, serré à toutes les entournures, immobilisé et, bien entendu, incapable de travailler dans cet équipage. Les boutons tirent sur les boutonnières, laissant entrevoir le tricot de corps blanc à côtes que je porte en dessous. Les jambes du bleu sont particulièrement courtes et découvrent la partie inférieure de mes mollets velus. Les Pataugas que je chausse sont manifestement trop étroites et je dois y replier les doigts de pied à l’intérieur. Les chaussettes sont en tricot maison.

            La troisième photo soulage le visiteur, je m’y montre en effet un peu plus à mon aise. Je porte la chemise de nuit blanche en gros lin dans laquelle mon père devait flotter en rêve. Cette aisance, alliée à ma moustache et à mon teint mat, me confère un air de Prince du désert qui me donne une certaine allure. Mes pieds nus ajoutent à la décontraction confortable de l’ensemble. Le fond est neutre, mais une petite touche d’orientalisme aurait tôt fait d’ajouter à l’illusion.

            La quatrième photo est pathétique : j’y porte le survêtement en gros coton bleu dans lequel mon père jouait au football. La fermeture Eclair a cédé sous la pression de mon ventre, les manches s’arrêtent à mi bras, mes épaules sont remontées vers mon cou. Le pantalon moule mon sexe, s’étire sur mes cuisses et parvient malgré tout à pocher sous les genoux. Il est râpé à plus d’un endroit. J’ai l’air d’un lanceur de poids prisonnier dans un habit de petite gymnaste.

            J’explique aux visiteurs mon idée générationnelle (à certains, le titre de la section ne suffit pas) et nous procédons à la distribution des découpages. Chacun reçoit son kit avec ma photo nu et les planches des habits de mon père. Il suffit de découper selon le trait noir et ensuite de me vêtir et me dévêtir par la magie des petites pattes blanches que l’on replie sur mes épaules et derrière mes mollets. Le succès est considérable et alors que je signe son exemplaire, une admiratrice me demande si ces petites pattes ne me gênent pas trop aux entournures. Sans doute me préfère-t-elle nu ! Dans le concert de louanges, il me semble entendre le mot «narcissique » prononcé derrière moi et je crois même reconnaître la voix de Boltanski, mais je décide aussitôt de ne pas en faire une histoire.

 

            Nous nous tournons ensuite vers la deuxième section qui se trouve sur la gauche et que j’ai intitulée « Comme le temps passe ». Comme son titre l’indique, cette section est pure matière de mémoire. J’y présente d’abord, sur des piédestaux carrés à hauteur de nombril, posées sur des assiettes de porcelaine blanche, des parts conservées de mes gâteaux d’anniversaire de ces cinq dernières années. L’Opéra de cette année, le fraisier de l’an dernier, et les trois autres dont le souvenir et la forme se perdent dans les miettes ou les moisissures. Chacune est bien complète de sa bougie soufflée. Trop occupés à se pincer le nez ou à mimer le dégoût, les visiteurs ne remarquent même pas que les bougies sont de plus en plus hautes au fil des cinq années, ce qui tend à prouver que mon souffle s’améliore et que je suis en bien meilleur état qu’il y a cinq ans.

            C’est pour cette raison qu’immédiatement à côté des gâteaux je présente la muraille des paquets de cigarettes avec pour sous-titre : « Les cigarettes que je n’ai pas fumées ces cinq dernières années ». Elles sont empilées à raison d’un paquet par jour, ce qui compose une jolie bâtisse de 1825 paquets entièrement retouchés par mes soins, les slogans noirs repeints en vives couleurs variées : « Poumons roses », « Air pur », « Ne pas fumer fait rire », « Cancer classique ou café cancer ? », « Baisers de bon goût » etc. En ce jour de cohue, le galeriste et moi devons défendre la muraille contre les fumeurs compulsifs qui grilleraient volontiers une briquette à la santé des bons baisers.

 

            En nous déplaçant de quelques mètres, nous pouvons atteindre, malgré la cohue du jour, la section du braquet des poètes. Là, trois bicyclettes montées sur des home-trainers font face à trois écrans auxquels elles sont reliées. Il s’agit ni plus ni moins que d’écrire des poèmes en pédalant. La règle est simple : les tours de pédales produisent des lettres qui s’inscrivent sur l’écran, composant le poème que le cycliste récite ou imagine. Afin d’épargner les forces et l’impatience des créateurs, le pédalier est asservi à l’indice de fréquence des lettres dans la langue française : un tour de pédale produit un E, deux tours, un S, trois tours un A, quatre tours un T, et ainsi de suite jusqu’au rare W qui nécessite à lui seul vingt-six tours de pédale. Une pression sur le timbre détermine le choix de la lettre, deux pressions font un blanc entre deux mots et trois pressions vont à la ligne, ce qui est la poésie même, vous en conviendrez. L’ensemble est une invitation à mouliner simplement dans l’intelligence et la beauté, mais le programme comporte quelques raffinements qui sont ma marque personnelle : l’outil peut, tout d’abord, être adapté aux indices de fréquence des langues étrangères, ensuite, lorsque vous pédalez au dehors, dans la vaste nature, l’ordinateur de bord stocke votre poème que vous saurez imprimer au retour pour relire votre voyage, enfin, à l’intention des seuls cyclistes professionnels ou amateurs entraînés, il existe un inverseur qui propose d’alourdir la charge d’entraînement en affectant le plus grand nombre de tours aux lettres les plus fréquentes : E requiert vingt-six tours, S en demande 25 et le rare W se contente d’un seul. Cette version est la version musclée du dispositif dont chacun a vanté la souplesse.

            De cette façon, vous pouvez à loisir produire des poèmes de vélo : je ne saurais trop vous conseiller de commencer par un monostiche paysager qui exercera vos muscles et votre regard, bientôt vous passerez au distique et très vite au sonnet pour finir, fringant, après quelque semaines d’exercice, par La légende des cycles.

            Au moment où je fraye mon chemin jusqu’à cette section, deux jeunes gaillards aux joues rouges sprintent farouchement le Dormeur du val en se tirant la bourre cependant qu’une fine poétesse célèbre en cheveux poivre et sel et longue robe grise compose à la paresseuse une ode lettriste mélancolique. Impatient, Ernest Pignon Ernest attend son tour.

 

            Au fond de la galerie, bien calée sur son podium, la pièce maîtresse de mon exposition, la pièce à laquelle je tiens par-dessus tout car elle est profondément liée à ma personnalité, à mes gouffres et à mes terreurs : « La machine à faire le bruit de la ville à la campagne ». A ma grande honte, je dois confesser que la campagne me fait peur, l’abondance de vert, sans doute, où se tapissent d’invisibles grenouilles, le sabbat inquiétant des feuilles et des herbes dans le vent, ce toit de cris que les oiseaux tendent au-dessus de ma tête, la lame d’un serpent dans les feuilles mortes, le pas lourd des éléphants et des dinosaures qui font trembler mon sol, l’hélicoptère des moustiques et des libellules et puis ces bruits indéfinissables et ces gargouillements venus de partout qui me laissent à penser que la Nature est en train de digérer tel ou tel de ses meilleurs enfants. D’où l’urgence d’une machine consolante qui apporte son urbanité et son feu dans ce monde hostile et noir.

            Elle est là, avec à sa base le V8 Big Block tout aluminium de la Corvette ZL-1de 1969, surmonté de son cache filtre chromé qui lui va comme un béret. Ce moteur légendaire assure à lui seul la basse continue de la ville, la rythmique profonde des rues de New-York mais tout à la fois le ronronnement rassurant du matou de quartier qui saute sur vos genoux le temps d’une sieste, la sourde rumeur de la circulation qui recommence dans le petit matin, l’emballement des moteurs quand le feu passe au vert, le ronflement impatient de l’embouteillage, le parfum même des avenues et carrefours.

            Branchés sur les échappements, nourris de sa chaude énergie, des instruments divers composent l’orchestre des rues : un saxophone ténor, le cri d’une ambulance, la sirène des policiers et des pompiers, la sonnette d’un Vélib’, la clameur d’un manège d’enfants, le « ding-ding » rassurant et obstiné d’un passage piétons aménagé pour les aveugles, partout des lumières qui colorent et qui flashent, le bruit cristallin de deux verres qui s’entrechoquent et, parfois, le glou-glou de la chasse d’eau d’un proche voisin, venue de derrière une cloison… Mille choses qu’on devine et qui surmontent le moteur, hérissées comme un orgue en pagaille

            Posé devant, en tableau de bord, un clavier d’angoisses sur lequel chacun peu taper selon ses phobies et ses peurs pour produire le bruit apaisant qui viendra neutraliser les silences bruyants de la plus reculée campagne. Pressant le bouton peur du noir, une admiratrice me fait passer un frisson de terreur lorsqu’elle lance distraitement : « C’est César qui aurait aimé ça ! » et je vois ma machine à faire le bruit de la ville à la campagne compressée, réduite à un parallélépipède de ferraille, vendue à prix d’or, posée pour l’éternité au centre d’un pré perpétuellement tondu, devant un château désert dans la Vallée de Chevreuse… Heureusement, à cet instant on m’apporte un bonbon dont je garde soigneusement le papier dans ma poche qui me revigore, comme me revigorent, je dois modestement le dire, les acclamations que je reçois devant ma désormais fameuse machine…

            Sincèrement, je pense que vous auriez dû venir.


Paul Fournel


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Carnet de voyage en Louisiane


Lorsque je suis allé en 2007 à l’Université de Bâton Rouge en Louisiane, avec Jacques Roubaud, on m’a demandé de tenir un petit carnet pendant trois jours qui devait ensuite être donné aux archives de la Bibliothèque de l’Université.

Ce qui fut fait.

Le voici maintenant
.
(Veuillez utiliser la barre de défilement horizontal)




À Lunel où sont les Fournel



De belles choses

À Lunel où sont les Fournel
on voit encore de belles choses
des biens cassées
des sales un peu
des déglinguées que l’on devine
derrière des murs mal remontés
C’est le vrai charme de la ville
du pouilleux des siècles vieux
du moyenâgeux délabré
du juif du protestant
du catho de l’arabe
La fée n’a pas encore touché Lunel
n’a pas poli ses pavés
n’a pas vernis ses murs
n’a pas suspendu le géranium
aux fenêtres ne l’a pas embaumée
comme sont embaumés les villages alentour
qui dorment pour toujours
comme de vieilles Blanche-neige
ridées de vieux sommeil au milieu
de leurs vignes



Dévasté

À Lunel où sont les Fournel
le centre ville est dévasté
les promeneurs passent au large
les habitants rasent les murs
les boutiques ferment et ouvrent
on les a pour une bouchée de pain
et on y crève aussitôt la faim
Les commerçants tirent les grilles
avant la fin du jour
pour relancer le commerce
c’est décidé
on fera grille ouverte
et les cambrioleurs s’engouffrent
les propriétaires s’énervent
et les cambrioleurs deviennent casseurs
la police s’en mêle
et les casseurs deviennent tueurs
Et l’avenir ?
Vitrier peut-être
Croquemort sans doute.



Maison Tisné

À Lunel où sont les Fournel
dans le coin de la place en recoin
se trouve la maison Tisné
quincaillerie de détail en province
Où des femmes choisissent
des vis et des écrous
dans une odeur de fer
où des hommes en bleus
touchent verrous et croix de grilles
et soupèsent les clous



Poulet rôti

À Lunel où sont les Fournel
dès neuf heures et demie
la rue sent le poulet rôti
à croire qu’on se nourrit ici d’odeurs
qu’on s’en gave
Le poulet qui rôtit pleure les larmes de son corps
dans ses larmes on met à gémir des patates
qui en profitent pour cuire
sournoises
Elles sont mortes depuis longtemps
les pommes de terre en tas
dans la lèche-frite
Elles ne sentent plus rien du tout
mortes qu’elles sont depuis long temps
évidées de leurs yeux et bronzant dans la graisse
qui pleure du poulet qui tourne
et que Mahmoud regarde comme un manège
en se grattant la barbe



Et avec ça ?

À Lunel où sont les Fournel
la marchande dit : « et avec ça ? »
comme une machine à dire
Parfois elle ajoute « ma p’tite dame »
comme une machine à dire
« et avec ça ? »
Et je me retourne pour m’assurer
que c’est bien à moi qu’elle parle
Après je pars avec mes pommes
dans un plastique vert
À la maison, je mettrai dedans les épluchures
Le ventre blanc des pommes ira comploter
lui, dans la compote



Cuve

À Lunel où sont les Fournel
chez eux-mêmes
dans leur propre maison
on a coupé en deux
dans la largeur
les deux cuves à vin
en béton du cellier
et les cuves qui
pleines de vin
étaient immenses
font la plus petite piscine
à eau



Rideau de fer

À Lunel où sont les Fournel
à la nuit tombée
dans le centre hystérique
les marchandes et les marchands
tirent leur rideau de fer
et fuient
C’est l’heure où
arabes et gitans
musulmans extrêmes
et méchants chrétiens
voyous voyous
pactisent



Métisse

À Lunel où sont les Fournel
la rue est noire et blanche
en bonne logique
dans neuf mois elle
devrait être métisse
mais la bonne logique
à Lunel passe au large
et serre les cuisses



Alim Gen

À Lunel où sont les Fournel
dans la rue même
à la gloire de Roger Salengro
où ils vivent
on trouve « Alim Gen »
Alim gen est le raccourci brutal
d’alimentation générale
la bien nommée boutique puisqu’on y
trouve tout ce qui se croque se suce
se déchire se mâche se mastique
se cuisine se mijote se cocotte
se grille se découpe se rissole
se marine se confit se compote
se confiture se gobe se mange
sauf le porc
Entendant « Alim gen »
les lunélois au grand front national
entendent « Ali me gêne »
Moi, j’entends
« Ali Mjen »
et je vois le patron
monsieur Ali
qui se multiplie du gâteau à la
côte de boeuf du pois chiche à la datte
et me laisse baba
lorsqu’on me dit « vas chez Ali Mjen »
où lorsqu’on me dit « je vais chez Ali Mjen »
Au retour on dit (ou je dis) toujours
« Décidément, on trouve tout
chez Ali Mjen »



Bonjour lunettes

À Lunel où sont les Fournel
le monde vieillit plus vite qu’ailleurs
ce qui fait le bonheur
des marchands de lunettes
On en voit aux quatre coins
qui prospèrent
sur le boum des pépères
et le boum des mémères
loupes à lire Varilux de luxe
en blanc ou en couleur
L’autre jour un papy
de ses lunettes demandant le prix
à tendu l’oreille
Le marchand avisé s’est dit
la belle idée
et le voici bourrant
les vieilles oreilles vieilles
de jeune électronique
tactique et kit de vieux



Avec le temps

À Lunel où sont les Fournel
À Lunel où sont les Fournel
À Lunel où sont les Fournel
À Lunel où sont les Fournel
À Lunel où sont les Fournel
le temps passe moins vite
qu’à Paris où étaient les Fournel
qu’à San Francisco où étaient les Fournel
qu’au Caire où étaient les Fournel



Les Fournels

À Lunel où sont les Fournel
sont aussi les Fournels
ce qui trouble les choses
d’autant que les Fournel
n’habitent pas aux Fournels
et que l’on pourrait croire
qu’ils boudent
mais non
vivre aux Fournels serait vain
car aux Fournels vivent
les garagistes
et les Fournel
ne sont pas de cette branche-là
Il n’empêche que certains
pensent que la priorité
serait homonymique
les Fournel
pour autant doivent-ils
se pencher sur la
mécanique ?



Pescalunes

À Lunel où sont les Fournel
vivent vingt-cinq mille lunélois
qui se disent pescalunes
du temps que les bateaux
pendulaient dans le port
La ville est sèche depuis fort
mais on pêche toujours la lune
pescalune pescalune
et tu mangeras gras



Lecture

À Lunel où sont les Fournel
on ne lit pas
La bibliothèque municipale
a honte de ses pauvres livres
autant dire qu’elle n’en a pas
elle fait foin de vieux beaux
qu’on lui légua jadis
et qu’on visite sur la pointe des doigts
sans jamais s’attarder pour les lire
Le maire assure qu’il y a pire
qu’il faut barrer les eaux
redorer le bitume
rendre au centre son lustre
brosser les belles choses
faire commerce de tout bois
vendre vendre acheter
embrasser le touriste
emplir l’arène de biaus
et les hivers sont courts
qui sont temps pour les livres
et les livres sont chers
et qui donc les lira
et dans quel langage quel sabir
et si tu aimes lire
vas donc te faire nîmois
Provisions

À Lunel où sont les Fournel
sont aussi des Halles alimentaires
où l’on fait provisions chaque jour
Le samedi est la brocante
où l’on vend l’invendable
Le dimanche le grand marché
des denrées alimentaires
fruits et légumes
pain rustique fromage au couteau
et vin cubique descendu du coteau



Midi sept heures

À Lunel où sont les Fournel
on ne plaisante pas avec les horaires
à midi c’est midi et le cri de la sieste
à sept heures c’est sept heures et l’appel
du Pastis
qu’on se le dise et qu’on s’y tienne
pas besoin de cloches
le grincement des rideaux de fer
que l’on tire
dit l’heure plus sûrement que l’horloge



Grandes orgues

À Lunel où sont les Fournel
est une église baroque
comme on en voit peu
de cubique facture elle cache ses trésors
ses torsures et ses moulades
son oeuvre majeure est en plâtre maladroit
mais énorme
où l’on voit Bernadette et le petit Jésus
et la grotte et le cours d’eau
faits à la main et au coeur par des
cheminots dévots
Et puis l’autre trésor pendu là-haut
au-dessus de la porte
du facteur Cavalier-Cole
lui-même
un orgue aux multiples tuyaux



Les Fournel

À Lunel où sont les Fournel
est aussi la trace des Fournel
le sentier que les Fournel piétinent
la route des Fournel
route de vin et de pain
les Fournel ont semé des Fournel
sur leur chemin de boulange
sur leur piste de bâtisseurs de fours
banaux, banal Fournel qui chemine
vers son Velay, vers son Auvergne
où il perdra l’accent d’Espagne
et se fera pousser racines, mon grand-père,
mon arrière, mon papa



Trains de luxe

À Lunel où sont les Fournel
passent les trains de luxe
Ô trains de luxe
bleus et gris qui effacent la gare
à cent quarante à l’heure
vêtus, invisible, de leur propre
tramontane qui vous chasse
du bord du quai comme fétu
et vous force au respect
au salut à dix pas
Éloignez-vous de la bordure
du train de luxe
à cent quarante à l’heure
en coup de vent de rêve
aux pescalunes ébahis
qui attendent leur tortillard
Quand on a vécu dans
les villes où les trains s’arrêtent
Ô train de luxe calme le long des voies
on a du mal à croire
qu’il ne s’arrête pas



Rien

À Lunel où sont les Fournel
voici que soudain rien ne se passe
et que rien n’est événement
encore un jour comme de rien qui passe
un autre jour un autre rien
il ne se passe rien
et rien ne se passe



Blanc pur

À Lunel où sont les Fournel
le soleil est un peu péremptoire
et le ciel un peu bien bleu
on y cligne
mais on y trouve l’ombre
sans peine
tant sont étroites les rues
et tant s’étreignent les étendages
et entrelacs de draps
contre quoi le dentiste peste
qui voudrait du propre et du net
tout alentour de lui
du clair sur clair
pour les dents blanches de ses clients



Chiens et loups

À Lunel où sont les Fournel
les hommes chiens et loups
sortent sur le trottoir
c’est le soir
pour les chiens et les loups
les hommes chiens ont tiré les volets
sur les boutiques ils ont tiré
les grilles et crocheté les cadenas
C’est le soir et la ville se vide
à quoi bon l’éclairer davantage
les hommes chiens et loups
y rôdent
comme dans le vieux pays
on se promène le soir



Sarments

À Lunel où sont les Fournel
aujourd’hui est de gris dense
avec des replis clairs
sans espoir de rayons
tout ce train de ciel
va d’un pas modeste
se faire tondre par l’horizon
il ne pleuvra pas
on taillera la vigne
et c’est le moral des sarments
qui en prendra un coup



Bouvine

À Lunel où sont les Fournel
est une boutique bouvine
où l’on ne vend pas de taureau
mais le costume de qui monte
sur ces petits chevaux
on vend aussi la selle de bois et de peau
« et avec ça ? »
les longues étrivières
le trident le chapeau
le barbour pour l’hiver
la botte à mi-mollet
la chemise aux abeilles
cent couleurs cent dessins
et les gants de peau
le cirage et la graisse
le velours côtelé
le mors et l’éperon
tout est là bien rangé
C’est le client que je n’ai
jamais vu entrer



Quatre saisons

À Lunel où sont les Fournel
est un coiffeur marocain
à l’enseigne des Quatre saisons
mais qui me coupe toujours le poil
comme si nous étions en été
il me fait le foin court
attente de regain
ou le crâne en chaume
comme un bel Août
il travaille en équipe légère
c’est sûr que l’on n’est plus au Caire
et c’est lui-même
qui passe le balai
dans mon cou sur mon front
tout autour de mes pieds



Mauvais garçons

À Lunel où sont les Fournel
c’est grand événement
la police est partout avec ses gyrophares
on se dresse sur la pointe des pieds pour se mieux voir
c’est le coup de filet attendu
les méchants garçons ont les menottes
ils quittent la douteuse maison
le gendarme les pousse du bâton
main sur la tête
on les assied dans les voitures
on attend un peu au cas où la télévision
on attend un peu au cas où le Ministre
on attend le Maire et son adjoint
piétine le commissaire
et puis on y va
pour être à l’heure des incarcérations



Midi

À Lunel où sont les Fournel
sont les charmes de l’été
les hirondelles au-dessus des toits
la brise de tramontane
les terrasses à l’ombre douce des platanes
et les ombres noires que découpent les ruelles
comme elles découpent le vent
Cependant la lumière vole lentement
aux tuiles leurs couleurs
à l’heure immobile de midi
la vie se cache au fond des demeures
qui n’ont pas toutes le sourire
Les chiens tirent la langue sur les perrons
leur ventre brûlant sur la pierre
En fait il ne se passe rien
il va faire chaud
tiens tiens



L’ombre rouge

À Lunel où sont les Fournel
quand l’ombre est rouge, sous les roses,
les marchands rangent déjà les fleurs
Le marché est fini
reste un bouquet de nostalgie
abandonné sur le bitume
qu’un chien compisse
dont personne ne veut
qui irait bien à un corsage
à un revers
Jamais trop loin du cœur
qui dans le chien palpite



La douceur des choses

À Lunel où sont les Fournel
prends garde à la douceur des choses
quand la lumière est blanche sur les œillets
et clair le temps
Accepte la douleur des roses
Si ton cœur est trop lourd
et clair le temps
vas donc en Arles où sont les Aliscan



Si c’est l’amour

À Lunel où sont les Fournel
parle tout bas si c’est l’amour
si ton cœur s’arrête sans cesse
Songe aux bateaux séchés
Songe au passage des colombes
au bord des tombes