Les nouvelles de Londres

CUITE POPULAIRE


La relation des hommes du sud avec la bière est toujours nuancée d’impatience. La bière bataille avec la soif et la première gorgée est forcément une lampée. D’où le goût pour les bières fraîches.
Ici, en Angleterre, la bière est une école de durée. Elle se boit à gorgées minuscules et obstinées. Le verre est deux fois plus grand - la pinte contient quasiment deux demis et le faux col est réduit à un trait, et, même si la révolution de la fraîcheur est en marche, on peut encore se faire tirer à la pompe à main des bières tranquilles et tièdes.


Boire est un projet à long terme. Point de hâte, rien qu’une obstination tenace. Le plus souvent, dans les pubs bondés, le buveur se tient debout, sa pinte à la main, le coude cassé à angle droit et il boit comme sans y penser, en bavardant.
La pinte à peine vidée, elle est de nouveau remplie, sans spectacle et sans renfort de grands « garçon la même chose ! ». Tout cela est discret. L’ivresse se glisse dans la conversation de façon imperceptible. C’est à peine si après quelques heures, on note un léger mouvement de tangage du buveur, une légère crispation de sa main autour de la pinte. On dirait qu’il s’accroche à elle comme le voyageur à la barre verticale de l’autobus.
L’autre soir, entre seize heures et vingt-deux heures, dans un pub qui ouvrait son micro aux chanteurs de passage, le présentateur a avalé sans précipitation quatorze pintes de cette bière noire et épaisse que l’on boirait volontiers avec un couteau et une fourchette. Désespérément accroché au pied du micro, il a dû déclarer forfait avant la fin et les artistes ont pris le relais avec le sourire et une pinte au pied de leur chaise.
La boisson est la chose la mieux partagée et il faut être un bien bizarre étranger pour jeter un œil inquiet sur les jeunes filles effondrées en jupette sur les trottoirs devant les bars, pattes en l’air et regard dans le vague. Il faut avoir bien peu vécu pour s’étonner de voir des gamins hauts comme des pintes, rouler au fossé.
Certes, on donne aux parents des cours sur les dangers de l’alcool pour leurs enfants, certes on encadre la consommation autant que faire se peut mais les meilleures résolutions ne résistent pas au rituel d’une petite mousse partagée avec les amis, puis une autre, puis une autre.
Ce qui frappe le plus peut-être, c’est que boire est une activité autosuffisante. On boit pour boire, sans d’autre projet que celui de se cuiter, sans autre alibi que celui du « binge drinking » qui vous fait glisser sans coup férir vers l’oubli, d’abord, puis vers le coma éthylique.
  Mais on sait boire aussi pour célébrer : le 31 mai, les londoniens se sont offert une monstrueuse cuite populaire pour fêter la mise en vigueur de l’interdiction de consommer de l’alcool dans les transports publics. Rameutés par la grâce d’internet, de face-book et du téléphone portable, ils se sont retrouvés à plusieurs dizaines de milliers, bouteille ou canette à la main pour une ultime occasion de trinquer dans le métro. Commencée en goguette, la soirée s’est poursuivie en cuite chantante pour finir en méchante saoulerie avec coups de gueule, coups de pieds, coups de bâtons, blessures et arrestations.
Même si elle ne peut pas totalement fâcher les tenanciers de pubs, cette nouvelle interdiction fait peser sur la profession une menace supplémentaire de récession, à un moment où les marchands de bière considèrent que l’absence de l’Angleterre en championnat d’Europe des nations de football les prive d’un pactole. Les plus sérieux économistes assurent que ce faux pas de l’équipe nationale coûte quelques 22 millions d’euros à l’industrie et au commerce de la bière !
Un instant, les bistrotiers ont eu l’espoir que, puisqu’il était en vacances forcées et qu’il enterrait sa vie de garçon, Wayne Rooney allait, à lui seul, faire marcher la pompe et redresser le chiffre d’affaire. Il faut dire que le joueur de Manchester United a de beaux états de services dans les débits de boisson et comme il gagne environ 180 000 euros par semaine, il a les moyens d’avoir très soif ; mais le lâcheur a décidé d’emmener ses copains (et son père) boire des coups à Ibiza. Ce sont donc les espagnols qui récolteront les fruits de quatre jours et quatre nuits de fêtes. Cette tonitruante infidélité fait que l’Angleterre s’interroge : Rooney aurait-il, comme son camarade de jeu Cristiano Ronaldo, des vues sur le Real de Madrid ?


AU COLLEGE, À HAMPSTEAD


J’ai été invité à parler de traduction dans un collège qui organisait une grande semaine culturelle pour célébrer le centième anniversaire de son implantation dans sa belle demeure au milieu du parc.
Je m’y suis rendu d’abord parce que c’était à Hampstead qui est un quartier étonnant de Londres.


Une sorte de charmant village au-dessus des brumes de la ville où les écrivains trouvaient volontiers refuge : Stevenson, Orwell, Keats, Freud, entre autres. Aujourd’hui, le prix de l’immobilier étant ce qu’il est, ce sont plutôt Elton John, Sting et Jeremy Irons qui y vivent, confortablement entourés d’une génération montante de jeunes banquiers prospères, mettant curieusement leurs pas dans ceux de Karl Marx qui vécut et travailla ici jusqu’à la fin de sa vie.
J’étais heureux de tourner à gauche devant la petite église et de descendre par le chemin de terre bordé de propriétés magnifiques, qui me conduisait au collège.
Depuis longtemps je voulais voir de près ce qu’était un vrai collège privé anglais avec boiseries sombres, grand réfectoire et jeunes gens en uniformes. Je n’ai pas été déçu. Une bannière sur la grille de l’établissement mettait les foules en garde : « Cet établissement recevra des filles dès 2009 » !
A l’intérieur, une salle commune immense au plafond à l’infini, lambrissée et sombre avec des tables recouvertes de nappes à carreaux rouges et blancs. Un piano à queue. Une machine à café. L’ombre de Harry Potter. Un professeur élégant tout de noir vêtu pour m’accueillir et me piloter (M. Hitchcock, bien sûr) et une horde d’élèves tonitruants célébrant à grands cris l’interclasse. Tout cela dans un fumet à la fois vieillot et pourtant vivant.
Je me suis rendu dans la salle qui m’était assignée dans le bâtiment moderne derrière le petit château et j’ai passé une heure charmante avec de très bons élèves de terminale. Tous portaient l’uniforme de la maison, un blazer rayé rouge et vert et une cravate aux rayures identiques, mais en biais. Chacun avait sa manière de trangresser, l’un laissait pendre les pans de sa chemise blanche par-dessus son pantalon, l’autre portait la cravate molle, un troisième l’arborait en pochette, histoire d’être le même et un autre à la fois. Nous avons ensemble réfléchi aux problèmes posés par la traduction des textes à contraintes. Que traduit-on quand on traduit La disparition de Georges Perec ? Doit-on traduire prioritairement l’absence de « e » ou l’histoire que le livre conte ? Je leur ai parlé de l’Oulipo créé par Raymond Queneau et François Le Lionnais en 1960 pour interroger les mathématiques et les formes perdues afin de donner aux auteurs de nouvelles structures pour leurs œuvres.
  Aussi ma surprise fut-elle immense lorsqu’en en sortant de la classe au terme de mon intervention, de voir, collé sur la porte d’une salle voisine, un panneau « Oulipo workshop ».
En ma qualité de Président, je me suis permis d’entrer (après avoir frappé) et j’ai pu ainsi assister à la construction de poèmes monovocaliques (dont une très jolie traduction monovocalique de la Bible en anglais : « The legend refreshed : the serpent, the sweet present, reddened cheeks. The sceptred spectre sees them dressed, then decrees they settle elsewhere. Severe-tempered presence ! Expelled, shelterless, rent-terms reneged, the rebel newlyweds trek West : myth tells they entered Egypt ») et à un vaste tirage de « cent mille milliards de poèmes » de Raymond Queneau, organisés par un trio de jeunes gaillards d’une petite trentaine d’années qui ressemblaient davantage à un Boy’s Band qu’à une Académie. Une fois la salle évacuée, j’ai pu engager conversation avec eux. Ils m’ont d’abord regardé comme on regarde Toutankhamon (qui est d’ailleurs en visite à Londres avec l’armée des soldats de Xian) puis nous avons bavardé. Ils ne parlent pas français mais adorent l’Oulipo. Ce sont de fort sympathiques jeunes écrivains qui utilisent avec enthousiasme les techniques de l’Ouvroir dans leurs travaux et leurs interventions. Leurs bibles sont le Compendium de Harry Mathews, le numéro spécial de Mc Sweeney’s publié par Dave Eggers à San Francisco, le livre de Warren Motte publié à Denver, la revue Drunken Boat de Yale, les ouvrages des oulipiens publiés aux USA et en Grande Bretagne, les traductions de Barbara Wright, de Ian Monk, de Gilbert Adair et de David Bellos...
Leurs noms sont Ross Sutherland, Tim Clare et Joe Dunthorne et ils vivent de leur jeune plume... en faisant des lectures et des « shows ».
C’était début décembre, c’était à Hampstead, délicieux quartier de Londres et c’était le jour même où Time magazine faisait sa Une sur la mort de la culture française et informait ses lecteurs que la littérature française n’avait plus aucun rayonnement international. Information vérifiée.
(La traduction monovocalique de la Bible est de Nick Holloway.)



PREMIER BAL À LONDRES


En gros, les anglais parlent l’américain avec un accent alsacien, c’est simple. Si l’on va dans le détail, c’est un cauchemar. Pour se reconnaître, les chiens se reniflent, les chats se crachent au visage, les français s’embrassent sur les joues, une, deux, trois, ou quatre fois, et les anglais s’écoutent. À la moindre nuance d’accent, ils sont capables de localiser leur interlocuteur : localisation large : cockney, bourgeois, irlandais, gallois, écossais, intello, londonien, mancunien, puis localisation fine : études à Oxford ou à Cambridge ? Logement à Mayfair ou à South Kensington ?

Il faut bien compter quatre ou cinq générations pour avoir l'oreille faite à ces subtiles nuances.
Heureusement, la rue parle surtout lituanien, polonais, roumain et chinois. Heureusement, les serveurs du restaurant italien ont un fort accent espagnol. Heureusement, dans Bute street, on ne parle que français – « frog valley ». Et tous ces locuteurs exotiques apportent à l’anglais (?) des accents moins subtils et des nuances moins fines.
Si l’on songe qu’il y a à Londres quelques 300 000 français, faisant de Londres la septième ville de France, on imagine sans peine ce qu’il peut y avoir de polonais et de baltes. On en arrive même à se demander où sont les « gens d’ici » tant on croise de « gens d’ailleurs ».
Il y a du travail à Londres, du travail pour les jeunes banquiers doués en route vers la fortune, certes, mais pas seulement, il y a aussi quantité de petits métiers que l’on prend le matin et que l’on quitte le soir. Ils sont mal payés, peu intéressants, épuisants souvent, mais il y en a. Les petites annonces abondent, les affichettes sur les vitrines réclament de la main d’œuvre et le bouche à oreille fait le reste.
En plus du travail et de l’argent du travail, ce que le monde entier vient chercher ici c’est le sésame de la langue. Peu importe le salaire, peu importent les conditions de vie, c’est de l’or qui vous coule dans les oreilles. Pour tous ces jeunes qui rêvent d’une vie meilleure chez eux ou ailleurs, l’anglais est la première nécessité, il est la clef de leur avenir.
Rien d’étonnant donc, à ce que la jeunesse du monde se donne rendez-vous à Londres pour son premier bal. Compte tenu des prix démentiels de l’immobilier, la colocation est de règle et l’entassement plurilinguistique une nécessité. La ville devient de lieu de tous les apprentissages, la langue, la vie en commun, la débrouille, la survie et l’amour.
On fait grand bruit ici du livre de Xiaolu Guo (« A concise chinese-english dictionary for lovers ») qui associe très joliment les progrès dans la langue et les progrès sentimentaux de son héroïne, des articles
  partout lui sont consacrés, des photos, une échelle dans la liste des meilleures ventes, des affiches immenses dans le métro. C’est la ville entière qui semble se retrouver dans ce roman d’apprentissage et de métissage, dans cette petite épopée linguistique et sexuelle d’une jeune chinoise fraîchement débarquée sur les rives de la Tamise avec des rêves d’écriture et de cinéma. C’est un passage. Rares sont ceux qui font souche, mais tous passent avec leurs rêves et leurs projets. La ville s’en nourrit. Tous ces jeunes portent des ambitions d’entreprise, des rêves de création, ils sont artistes, ils sont musiciens, ils partagent, ils cherchent ensemble, ils se frottent au public dans les pubs, dans les friches du côté de Brick Lane, dans le grand Est londonien.
De plus en plus nombreux sont aussi ceux qui viennent apprendre à écrire. Ils ont l’ambition de pouvoir, un jour, écrire leurs romans, leurs pièces de théâtre, leurs poèmes « directement » en anglais, comme si la reconnaissance littéraire devait fatalement passer par cette langue. Comme si leur langue était condamnée aux marges de l’histoire littéraire et aux aléas de la traduction.
Et puis il y a la cohorte de ceux qui viennent pour apprendre mais aussi pour enseigner. Ils ont un message à faire passer, une mission à accomplir. Ils ne sont pas ici par hasard. Il y a les savants, les étudiants les chercheurs et puis ceux qui ont Dieu en poche, ceux qui ont la dianétique en portefeuille. Parmi eux, on compte une bonne bande de barbus. Ils sont ici pour diffuser non pas la langue, mais la parole.
Parce qu’on vient d’en relâcher une poignée, au nom des sacro-saintes libertés individuelles, qui répandait le jihad en anglais sur Internet, la presse populaire, prompte à dire et à médire, soutient que l’Angleterre à un petit faible (« soft spot ») pour les terroristes et pour le terrorisme. Il est vrai qu’ils parlent haut et fort ce qui est, incontestablement, la seconde langue internationale du moment.