L'écrivain


PAUL FOURNEL PAR MICHEL SCHMITT

 

 Peu d'écrivains contemporains savent comme Paul Fournel mener à bien l'exploration des genres littéraires, tout en restant fidèle à des thématiques fondatrices, étrangères à l'air du temps et aux sensibilités factices.

     Né à Saint-Étienne le 20 mai 1947, Paul Fournel intègre vingt ans plus tard l'École normale supérieure de Saint-Cloud. Mais aux carrières de la recherche et de l'enseignement, il préfère le métier d'écrivain et d'éditeur. Un métier dans lequel il déploie une énergie intense au service de la défense et de l'illustration de la littérature et des écrivains. Il enchaîne de la sorte les responsabilités éditoriales à haut niveau (Hachette, Encyclopædia Universalis, Slatkine-France et Honoré Champion, Ramsay, Laffont-Seghers) et des postes de direction dans des institutions culturelles en France ou à l'étranger (président de la Société des gens de lettres, directeur de l'Alliance française de San Francisco, attaché culturel à l'ambassade de France du Caire). Il y ajoute l'écriture de presse : il « couvre » le Tour de France cycliste pour l'Humanité en 1996 ; à L'Alsace, il livre pendant dix semaines des nouvelles qui seront reprises en 1997 dans Pac de Cro détective. Cet engagement dans la réalité du monde littéraire, là où il faut compter avec les impératifs économiques, techniques et financiers, s'est toujours accompagné d'une activité d'écriture dense et régulière. C'est sous le parrainage de Raymond Queneau qu'il entre en 1972 à l'Ouvroir de littérature potentielle, son travail de recherche sur le néo-français ayant séduit l'auteur des Exercices de style. Fidèle au principe central de l'Oulipo, dont il fut le secrétaire « définitivement provisoire » avant d'en devenir le président, il exerce sa liberté de créateur à travers l'écriture sous contrainte et dans la diversité des genres. Paul Fournel écrit des romans (Foraine, 1999) et des poèmes (Toi qui connais du monde, 1997), des livres pour les enfants (Les Aventures très douces de Timothée le rêveur, 1982) et des notes en forme de journal personnel (Poils de cairote, 2004), des nouvelles (Les Grosses Rêveuses, 1981 ; Les Athlètes dans leur tête, 1988, porté à la scène et interprété par André Dussolier en 2003) ou des essais (Besoin de vélo, 2004). C'est sa tonalité qui donne à l'œuvre son unité, et aussi l'ancrage dans les territoires de l'enfance : Saint-Étienne, les villages et les routes de la Haute-Loire sillonnés à vélo, la sonorité des guitares (Un rocker de trop, 1982) ou le monde des femmes. Fournel réalise le grand écart entre les notes aigres-douces, graves ou cocasses prises lors de son séjour en Égypte (Poils de cairote), les jeux savants de la geste oulipienne et les analyses érudites de la tradition marionnettiste (Les Marionnettes, ouvrage collectif, 1982). Mais l'esprit d'enfance toujours restaure ce qui pourrait être perdu. La dimension autobiographique de Le jour que je serai grand (1995) fait écho aux séries Superchat (Nathan) ou Guignol (Bibliothèque rose), plus particulièrement destinées aux enfants.

    L'écriture de Fournel est une aventure, au sens où elle multiplie les expériences dans la confusion délibérée d'une découverte du réel par les mots et l'étonnement devant l'engendrement du texte par lui-même. L'écrivain se pose deux questions, opposées mais complémentaires : qu'est-ce que l'écriture quand on ne sait pas écrire ? Que devient-elle quand, à l'opposé, on sait tout écrire ? L'interrogation porte sur la façon dont on aligne les mots et dont se crée le texte qui s'écrit et qui se lit. À la critique formaliste qui, dans les années 1970, menaça de mort la littérature, Paul Fournel préfère l'invention gourmande du texte, parente en cela du travail d'expert gastronomique qu'il entreprit pour Télérama ou de cet Alphabet gourmand (1998) réalisé avec Harry Mathews et Boris Tissot. Invité dans les universités françaises ou américaines, il conduit les lecteurs de la révérence académique pour les gloires instituées, à la création collective de textes qui seraient aussi une parole qui appartînt à chacun. Ses propres récits composent des personnages simples en apparence, qui laissent après eux la trace d'un mystère, comme chaque fois qu'un style approche des êtres sans recourir à la cérébralité de l'analyse psychologique ou de la thèse philosophique. L'autofiction d'Un homme regarde une femme (1992) évite les scènes attendues de la littérature amoureuse, tandis que Les petites filles respirent le même air que nous (1978) s'écarte résolument des clichés féministes pour mieux dire l'univers mental des fillettes. Comme Queneau, l'archimodèle, Paul Fournel laisse au lecteur le soin de décider s'il veut lire son Timothée dans l'arbre (2004) comme un jeu de rôles amusant ou comme une combinatoire qui pose les questions cruciales de la narrativité. Cet ancrage têtu dans l'humain se confond avec l'humour qui caractérise une œuvre foisonnante, quand s'abolissent les frontières entre la liberté et la règle, le sourire et la nostalgie, les dures leçons de l'expérience et les verts paradis de l'enfance.

Auteur : Michel P. SCHMITT

Encyclopedia Universalis