Vient de paraître: Le Bel Appétit
Poèmes. Editions P.O.L.

Les poèmes réunis dans Le Bel Appétit sont des poèmes de table, des souvenirs de sauces, des parfums de ragoûts, des caresses de fruits. Ils sont improvisés selon les trouvailles du marché ou bien ce sont des recettes anciennes, rondel, villanelle, pantoum, terine, sonnet, étreinte, ballade, comme autant de légumes das le pot du bel appétit.



Casse-croûte fixe

C'est un rondel de saucisson,
C'est aussi un rondel de pain,
Car c'est toujours main dans la main
Couchés sur l'autre qu'ils sont bons.

On peut y glisser cornichons,
On peut prévoir un peu de vin,
C'est un rondel de saucisson,
C'est aussi un rondel de pain,

Souvent on beurre son croûton,
On fait preuve d'esprit malin
En tranchant large en tranchant fin,
On peut ajouter du jambon,
C'est un rondel de saucisson.

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Voici l'édition anglaise de La liseuse, intitulée Dear Reader, dans une traduction fidèle au signe près de David Bellos.
A cette occasion, l'éditeur anglais m'a demandé de développer ma postface en clarifiant le rapport à la contrainte. La voici :

POSTFACE

         L’usage généralisé de la contrainte à l’Oulipo répond à des exigences multiples ; que la contrainte soit inédite ou qu’elle vise à remettre en lumière une contrainte ancienne inventée autrefois par un « plagiaire par anticipation » et  plus ou moins oubliée depuis.

         La contrainte agit d’abord comme un stimulant de la création : bornant l’imaginaire, elle fait paradoxalement prendre conscience à l’écrivain de l’étendue de sa liberté, d’où son efficacité en matière de production du texte. Le texte jaillit, ici et maintenant, poussé par une nécessité externe qui permet de lutter contre les vents internes qui pourraient se montrer contraires.

         La contrainte permet ensuite de remettre en cause les formes de textes, établies par soumission collective (consciente ou inconsciente) ou par habitude du temps. Elle est alors un outil de questionnement de la forme et du sens. Les « lourdes chaînes du sens » passent au second plan et on peut ainsi voir comment la contrainte choisie malmène ce sens et lui donne une chance de se renouveler.

         Très grossièrement, on peut dire que les oulipiens pratiquent la contrainte de deux façons : tout d’abord en produisant des modèles, le plus souvent légers, qui montrent la faisabilité de la contrainte et explorent son potentiel joueur. Ce sont les textes qui paraissent dans la « Bibliothèque oulipienne » ou qui sont lus en public dans les nombreuses manifestations où les oulipiens sont invités.

         Lorsqu’il s’agit, en revanche, d’asseoir une œuvre longue sur une ou des contraintes, il est évident que l’usage doit toucher aux couches profondes du sujet. La contrainte devient une partie intégrante de l’œuvre. On a assez dit, après Bernard Magné, que l’absence de « e » dans La Disparition de Georges Perec était en vérité, sans « eux » - sans les parents de Perec, mort à la guerre pour son père et en camp de concentration pour sa mère. On sait aussi que les coups du jeu de Go et une réflexion sur la forme sonnet sous-tendent le de Jacques Roubaud. On sait aussi comment le graphe qui organise son Grand Incendie de Londres est un reflet précis et mathématique de ses allers-retours de mémoire… Tout ceci pour ne rien dire des fondations profondes qui soutiennent l’immeuble de la Vie Mode d’Emploi de Perec.

         Lorsqu’il s’est agi, plus modestement, pour moi de fabriquer le désordre des destins possibles de mes héros africains dans Chamboula, j’ai dû faire appel à un arbre binaire que j’ai laissé proliférer, tant il est vrai que seul la règle génère bien le désordre en le délivrant de l’ordre inconscient du monde.

         Pour la Liseuse, il m’est apparu que le sujet impliquait une réflexion sur l’avenir de la lecture. Comme je l’écris dans le texte, il est probable qu’une des figures possible de la lecture de demain est celle de l’interaction : le lecteur entrera dans le corps du texte pour le modifier à sa guise, ne se contentant plus des marges et se rapprochant du travail de l’auteur.

         C’est pourquoi j’ai décidé de donner au livre (sans doute un des derniers de son espèce) une forme fixe, mesurée au signe près afin que quiconque y entrera pour en changer une lettre en anéantira le projet.           

         Ce texte épouse donc la forme d’une sextine, forme poétique inventée au XIIe siècle par le troubadour Arnaut Daniel. Il en respecte le nombre des six strophes et la rotation des mots à la rime. Les mots : lue, crème, éditeur, faute moi et soir tournent en fins de vers selon l’hélice classique de la sextine.

         Les vers sont mesurés. Comme ils servent à conter le destin d’un homme mortel, cette mesure subit une attrition (boule de neige fondante) : la première strophe est composée de vers de 7500 signes et blancs, la deuxième de 6500 signes et blancs et ainsi de suite jusqu’à la sixième qui comporte des vers de 2500 signes et blancs. L’ensemble constituant un poème de 180 000 signes et blancs.

 

 

                                                                    




LE DOSSIER JASON MURPHY : correspondance de Madame Sally Boulage.

    Madame Sally Boulage a eu la grande gentillesse de porter à mon attention quelques extraits du journal inédit de son père, Isidore Bernhart, qui a eu l'occasion de rencontrer et de fréquenter Jason Murphy durant l'été 1953 à Paris.
    Pour servir la recherche je me permets, avec son autorisation, de mettre ci-dessous ses lettres et les extraits du journal.
    La reproduction des pages du journal elles-mêmes sont de faible qualité et je ne puis les montrer ici de façon lisible. Sachez seulement que ce journal (dont la tonalité générale évoque celui de Raymond Queneau) est celui d'un homme qui fréquentait avec assiduité Saint-Germain des Prés et croisait, au hasard de ses visites, Leiris, Georges-Emmanuel Clancier, Caradec et Simone Collinet pour n'en citer que quelques-uns.
    Concernant Jason Murphy, il évoque davantage l'homme et l'ivrogne que l'écrivain.

https://sites.google.com/site/paulfournelsite/accueil/lettre%20sally%20boulage1A.JPG?attredirects=0


https://sites.google.com/site/paulfournelsite/accueil/lettre%20sally%20boulage1B.JPG?attredirects=0



https://sites.google.com/site/paulfournelsite/accueil/lettre%20sally%20boulage2.JPG?attredirects=0


https://sites.google.com/site/paulfournelsite/accueil/lettre%20sally%20boulage%203.JPG?attredirects=0

https://sites.google.com/site/paulfournelsite/accueil/Lettre%20sally%20Boulage%203B.JPG?attredirects=0


https://sites.google.com/site/paulfournelsite/accueil/Journal%20Bernhart%20JM.JPG?attredirects=0

    Ces documents inédits de première importance confirment clairement la présence de Jason Murphy à Paris en 53. Sa fréquentation de l'hôtel La Louisiane, lieu de résidence d'Albert Cossery, était sans doute furtive car il séjourna plus volontiers au Birague et au Taranne.

    Qu'il me soit permis de remercier particulièrement Madame Sally Boulage (quel beau prénom!) d'avoir accepté de me laisser publier ces précieux documents.
    Puisque j'en suis aux remerciements, je voudrais y joindre Olivier Salon dont l'aide m'a été également précieuse sur ce dossier.




Quatre poèmes de Jason Murphy :

THE ROAD

 

Long and boring road

Long and boring corn

Long and boring wind

Long and boring girl

Sleepin' and sleepin'

In the car

Long and dirty darkness

Long and boring job

Long and boring night

Round and boring moon

Long and boring life

Running out of gas

Running out of Roses

Long and boring road

Long and boring me

 

 

 

IN A DIVE

 

Full bottle of Roses

Full bottle I say

Don't be cheap barmaid

It's a man who drinks

A real one fresh from the road

 

Bottle half empty

Feeling much better

Bottle half empty

Feeling much stronger

Bottle half empty

Feeling much wiser

Bottle half empty

Feeling much meaner.

 

How not to pay

Having no money

Now goes the tune

 

 

 

THE SINGER

 

The blonde singer sings

Bad country songs

In the sad cafe

And at midnight stops

 

Take her for a ride

Windows down

Music up

Still in the lot

And then the blast of a guitar

In the face

 

Guitar blows everywhere

Bloody guitar

Exploding my head

Stratocaster at least

With Lead Guitar himself

At the end of the neck

Jealous rock

 

 

 

 

THE DAY AFTER

 

Scabs on my bald head

Drops of blood

Itching my Yijin

On the road again

Soft springings

Shitty old brakes

What will happen at the end of the quarter mile?

 

Ready steady go, headache!

Burn your tires

Loose the grip

Spin your head

Kaddish!

 

Grab the wheel

Push the throttle

Keep an eye open at least

Till the finish line

 

 


 
 


Tous les lecteurs de la Beat Generation connaissent les poèmes de Jason Murphy, mais le bruit court qu'il aurait composé un romain, écrit sur un rouleau avant même le célèbre Sur la route de Jack Kérouac. Certains affirment que le professeur Marc Chantier l'aurait eu un moment en sa possession.

Un éditeur et une étudiante s'envolent sur la trace du fameux 
« scroll » de Paris à San Francisco. Chacun a ses raisons, chacun a ses chemins, chacun a ses moyens et c'est à qui arrivera le premier...




Dans les poches :


                






Chroniques, extraits 



Salut les lecteurs,

 

 

Un recueil de nouvelles est paru aux éditions Dialogues qui s’intitule Manières douces et qui est signé d’un certain Profane Lulu.

 

Laissez-moi sortir du placard et vous dire que Profane Lulu, c'est moi. Ses Manières douces sont les miennes et le beau Profane n'est qu'un personnage de plus dans ma collection.

On peut aujourd'hui écrire d'amour librement dans un livre, point n'est besoin de se cacher. Je ne me suis pas privé de le faire dans le passé et j'aurais tout à fait pu signer Manières douces de mon nom. Je ne l'ai pas fait par jeu, pour m'inscrire dans une tradition qui a longtemps voulu que les auteurs de textes d'amour et de sexe se voilent la face pour cacher leur audace et plus sûrement pour s'éviter quelques ennuis.

Et puis il faut avouer que l'oulipien que je suis a eu le plus grand plaisir à brasser les lettres de son nom pour sortir du chapeau d'anagrammes le joli Profane Lulu.

Aurais-je écrit les mêmes textes que lui ? Je l'ignore mais j'imagine que mon clavier a été aussi le sien et que sa contribution est réelle. Sans lui, en tout cas, je n'aurais pas connu Adèle et je n'aurais pas su si bien l'habiller et si bien la décrire.

 

Ce choix est également et plus secrètement, celui d'une sourde inquiétude. Le politiquement correct, l'écologiquement correct, le sexuellement correct me terrifient et je vois trop bien comment à leur traîne risquent de ressortir les vieux serpents de la censure. Ils auront sans doute une nouvelle sorte de venin, une nouvelle longueur de queue et un nouvelle couleur de peau, mais on les reconnaîtra.

 

Alors pour le moment, je joue mais je souhaite que ça dure.

 


Un extrait de Courbatures paru en 2009 au Seuil et sélectionné pour le prix des lecteurs du Télégramme de Brest.


Rock’n’Roll attitude


Encore dans la vibration de son dernier accord, dans les derniers applaudissements de la foule, il se précipitait pour ranger sa guitare. Il avait déposé la caisse marron, avant le concert, juste derrière les enceintes. Il y couchait la Les Paul après une rapide revue générale, pour voir si le beau vernis noir n’était pas rayé. Il glissait ses médiators dans la petite alvéole sous le manche et, à ce moment seulement, ôtait ses boules Quiès pour les remettre dans leur boîte en plastique et les ranger avec les cordes de rechange. Il étendait la petite couverture rose sur le dessus de la guitare, fermait le couvercle, donnait un tour de clef et prenait la poignée dans la main gauche pour ne plus la lâcher.
Il lui fallait maintenant trouver le dealer. Il n’est pas difficile de trouver un dealer à la sortie d’un concert, le backstage en est plein. Mais il fallait trouver le bon. Il se faufila, guitare en avant, dans un troupeau de jolies filles et il trouva son homme. Il avait déjà eu affaire à lui. Il l’accueillit comme on accueille un vieux client. Ils se saluèrent poing par poing.
Le guitariste s’assura que le minuscule paparazzo qui suivait la tournée était bien dans les parages et ne ratait pas une miette de la transaction. Il acheta tout ce que le dealer avait à vendre : héroïne, cocaïne, un peu d’herbe pour le fun. Cher forcément.
Tarif « guitar hero ».
- Tu as quelqu’un pour demain matin ? Il est bien ?
- Raide.
- Roule.

Et il partit en douce pour gagner son hôtel à pied en sifflotant. Il détestait les meutes de fin de concert et préférait se débrouiller seul. Dans l’encoignure sombre d’une porte il arracha cette perruque ridicule qui lui donnait une tête de pétard et la glissa sans ménagement dans sa poche. Il passa la main sur son crâne dégarni, comme pour le défroisser.
Il sifflotait une petite mélodie de Mozart qui avait le don de le mettre en joie.
Arrivé à l’hôtel, il monta directement à sa chambre. Il s’assura que la valise sur le lit était bien la sienne, posa sa guitare en sécurité sur la commode, se déshabilla, prit une douche, enfila un peignoir et téléphona tout de suite à sa femme, avant qu’il ne soit trop tard, pour s’assurer que le petit Chuck avait bien réussi son contrôle. Le gosse était brillant, mais il avait tendance à paniquer, tout le contraire de son aîné qui était d’un calme absolu et qui se montrait si secret.
Tout allait bien à la maison.

  Il sortit sa guitare et, sans la brancher pour ne pas déranger ses voisins, il reprit un passage dans un des solos qu’il avait joué tout à l’heure. Il avait eu une idée en jouant et il voulait s’assurer que ça pouvait marcher. Il joua le riff une douzaine de fois et sourit. C’était bien. Il allait l’essayer dès le lendemain.
Il se mit ensuite le troisième Brandebourgeois sur la chaîne Hi-Fi et commanda une omelette salade au room service. Lorsqu’il eut terminé, il demanda qu’on le débarrasse, abandonna un gros pourboire à la femme de chambre, se mit au lit, lut son Philip Roth et s’endormit.

« Le muesli est le petit-déjeuner du guitariste » pensait-il en raclant les dernières gouttes de yaourt et les derniers flocons d’avoine qui restaient collés au fond de son bol, lorsque l’on gratta à la porte. Il alla ouvrir. Un grand type se tenait dans l’embrasure, maigre, livide, les dents mauvaises et les mains tremblantes.
- C’est moi, dit-il sobrement.
- Entrez. Asseyez-vous. Il lui expliqua sa mission dans le détail en allant et venant dans la pièce. Le gars suivait avec la plus grande attention.
- C’est d’accord, dit-il, je peux le faire, mais vous avez rien pour moi, là, tout de suite ? Rien qu’un peu ?
- Non. Vous savez très bien que vous pouvez me faire confiance. Vous aurez…
Il fouilla dans sa poche et sortit toute la drogue qui s’y trouvait.
- Juste une dose pour m’aider ?
- Au travail.
Il saisit sa guitare et sa valise et disparut.

Le lendemain matin, il poussa son bol de muesli pour ouvrir le journal. C’était parfait, une grande photo de la chambre dévastée, matelas éventré, lampes cassées, fauteuils brisés, déjections dans la salle de bains, souillures sur les murs. Dans l’article, il retrouva les références classiques à Amy Winehouse, à Naomi Campbell et à ce bon vieux Keith Moon, batteur des Who, qui lui servait de méchant « role model » de journal en journal tout au long de la tournée. Sa réputation de méchant rocker, de destructeur de guitares et de lampes de chevet, celle qui lui valait l’admiration des foules sages, des cachetons pharamineux et la terreur absolue des hôteliers, sortait confortée par ce beau massacre. Le grand junkie n’avait pas volé ses doses.
Il fit un chèque de 50 000$ qu’il glissa dans une enveloppe à l’adresse de l’hôtel, il découpa soigneusement l’article, le glissa dans une chemise transparente, lissa bien la page et referma son précieux classeur « Rock’n’Roll attitude ».